Le cimetière du Lazaret 1, un espace de recherche à défricher :

Le cas du Lieutenant de Vaisseau Paul Guéry

 

                                      Le cimetière du Lazaret 1 : Entre lieu de(s) mémoire(s) et espace symbolique

 

Au début des années 1970, la recherche universitaire interroge le champ des migrations de l'Engagisme. On redécouvre alors Les Lazarets de la Grande Chaloupe, un lien commun à ces courants migratoires et aux voyageurs venant de l'espace indiaocéanique. Le cimetière du Lazaret 1 est alors un terrain vague ou l'identité de cimetière n'est lisible que par quelques traces et où la dernière mise en terre a eu lieu en 1935[1]. Ainsi à la fin des années 1970, il reste difficile de reconnaître ou de lire le cimetière.

 

Le secteur associatif va entamer des actes de mémoires permettant de rendre hommage aux ancêtres migrants ayant transité par les Lazarets. Une série de tombes est aménagée dans le quart Sud-Est du cimetière pour faire redire à cet espace sa fonction première. Ces tombes forment un lieu symbolique proposant un espace (matériel) nécessaire pour honorer la mémoire (immatérielle). Le cimetière du Lazaret 1, « patrimonialisé » par la population réunionnaise devient ainsi le lieu de mémoire qui permet la connexion matérielle et immatérielle avec le souvenir de l'ancêtre migrant.

 

En 1997, dans le courant de ce que l'on appelle le « renouveau tamoul », terme qui qualifie la démarche d'interrogation de leur histoire par les Réunionnais d'origine Indienne, une association culturelle Tamij Sangam pose une stèle. Elle commémore, le jour du Dipavali, la mémoire des premiers engagés indiens arrivés sur ce site. En octobre 1998, le décret d’inscription de la Gare et des Lazarets à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques[2] permet la patrimonialisation officielle du site par l'Etat et sa protection en tant que Monuments Historiques.

 

En novembre 2004, le Conseil Général[3] lance le chantier de restauration du Lazaret 1. Le cimetière est le cœur de la première phase du chantier. Les travaux vont permettre entre 2004 et 2005[4] de reconstruire les murs d'enceinte du cimetière, et de redonner au site son intégrité. A partir de 2008, l'exposition permanente, installée à l'infirmerie donne au lieu la fonction d'un espace d'interprétation où l'on peut se connecter au récit des ces origines et se rattacher au lieu physique ou ce récit s'est écrit.

 

En 2008, la Confrérie des Gens de la Mer met en évidence la présence d'au moins deux marins décédés au Lazaret : Paul Guéry et Hector Dubet. Association d’archéologie sous-marine réunionnaise, elle s’intéresse depuis 1996 au patrimoine sous-marin (épaves, débarcadères) et aux marins en particulier. C’est par une pierre tombale que l’aventure commence. Eric Venner de Bernardy de Sigoyer, Président de la Confrérie des Gens de la Mer, découvre l’existence d'une pierre en mauvais état aux inscriptions peu lisibles. Apparaît  alors le nom de Paul Guéry, nom français peu courant dans ce cimetière. Puis un grade : Lieutenant de Vaisseau ; la date du décès, 4 septembre 1867 et enfin un titre : Chef de l’Etat Major de la Division Navale des Côtes Orientales d’Afrique. C'est son histoire que nous vous contons dans les lignes qui suivent.

 

En aout 2014 [5], les bénévoles de la Confrérie des Gens de la Mer, après avoir obtenue les autorisations nécessaires, procèdent à un réhabilitation de la tombe de Paul Guéry en tenant compte des préceptes des Bâtiment de France. Une dizaine de bénévoles se relaient pendant une quinzaine de jours afin de reconstituer le caveau sous l’égide de l’Historien Laurent Hoareau.

 

 

 

Une Incroyable enquête généalogique

 

La confrérie des Gens de la Mer décidât de gérer le projet sous deux axes. D’abord une réhabilitation, au plus proche des techniques de l’époque et d’autres parts un hommage à ce marin, décédé jeune, à l’âge de 37 ans, et loin de chez lui. Mourir au Lazaret indique que cet Officier de Marine était malade. Quelle maladie ? Quelles conditions de vie pour ses derniers jours ? Venait-il d’une famille de marins ? Et pourquoi cette tombe plus qu’une autre ? Il nous fallait trouver les réponses en allant plus loin dans l’identité du défunt. Les premières recherches nous indiquent que Paul Guéry est arrivé à la Réunion par la Frégate La Minerve. Nous découvrons qu’il n’en avait pas le commandement, il était le Chef d’Etat Major.

 

La recherche généalogique est lancée avec comme base des éléments sur Paul Guéry, sa femme Laure Virginie Lacroix (1837 -1901), ses trois enfants et l’identité de ses parents : Pierre Guéry, avoué, (1792-1870) et Caroline Deshayes (1797-1882). Tout semble se passer autour de Fontenay-le-Comte (85). On identifie ses quatre frères et sœurs. Paul Guéry est le 3ème de sa fratrie. Caroline l’ainée n’a pas vécu, Charles (1829-1862),  Elise, Religieuse (1832 – 1900) et Victor (1834-1900)

Comme souvent en généalogie, il est plus facile de trouver des ascendants que des descendants. Le grand-père Pierre Joseph Guéry était orfèvre à Fontenay-le-Comte, marié à Elisabeth Claveau (1764-1838).

 

 

Qui est Paul Guéry ?

 

Paul  Guéry est né à Fontenay-le-Comte (85) le 11 avril 1830.  A l’âge de 16 ans, le 9 octobre 1846, il entre à l’Ecole Navale de Brest.  La promotion 1846 est sous le commandement du Capitaine de Vaisseau de KERSAUSON de PENNENDREFF. Une coupure du presse (*) datant du 26 décembre 1846, nous indique que des désordres graves eurent lieu sur le Borda (navire école).  Il est fait état du renvoi de 7 élèves de la promotion « comme ayant formenté et entretenu l’esprit de révolte ».  Il fallu l’intervention du Major Général de la marine en vain, puis l’intervention du Préfet Maritime pour en arriver à bout. Et pour Paul Guéry, qu’en était-il ? Faisait-il partie de la bande d’insoumis ? 

Quoiqu’il en soit, il fut nommé Aspirant 2ème classe le 1er Aout 1848, puis Aspirant 1ère classe, le 1er septembre 1950 et Enseigne de Vaisseau le 11 juin 1953.

 

Avec l’aide de la Marine Nationale, nous avons retrouvé plusieurs affectations embarquées dont trois pendant la guerre de Crimée de 1853 à 1856 sur le Prométhée, le Héron et le Solon qui composaient une flotte de 35 navires de guerre et 49 bâtiments de commerce ; le tout transportant le corps expéditionnaire de 28 000 hommes.

 

1861 fut semble-il une belle année pour Paul Guéry. Il devenait Lieutenant de Vaisseau le 4 Mars, Chevalier de la Légion d’honneur le 10 aout et se mariait le 4 septembre avec Laure Virginie Lacroix en L’Eglise de la Madeleine à Paris.

 

Le 1 juin 1862  Paul Guéry devint père pour la 1er fois avec la naissance de Paul Joseph Stéphane Léandre Guillaume à Honfleur à 2h du matin. Paul Guéry est déclaré sur l’acte de naissance de Vaisseau sur le Bisson. Nous savons que Paul (fils) est devenu secrétaire de l’Elysée sous Félix Faure et avons retrouvé sa tombe, classée abandonné à Nice.

 

Le 27 décembre 1863, il est père d’un second enfant, sa première fille Elisabeth Marie Marguerite Laure à Honfleur à 5h30 du matin. Paul Guéry est déclaré sur l’acte de naissance Chef d’état major de la Division Navale du littoral Nord de la France.

 

Le 29 aout 1866, naissance de son 3ème enfant Laure Blanche Jeanne Marie-Thérèse à Paris.  Or Paul Guéry embarque, le 6 aout 1866 sur la Minerve pour la Campagne de Chine qui durera jusqu’en mars 1870. Il n’a probablement jamais vu sa fille. Tout d’abord, son absence est mentionnée sur l’acte de naissance puis sa femme Laure a accouché à Paris, sa ville d’origine. Probablement a-t-elle voulu se rapprocher des siens pour ce moment de vie. De plus, si le navire était resté à quai, le transport à l’époque ne permettait pas de faire le trajet en quelques jours.

 

 

les enfants Paul et Laure GUERY

 

Le 4 septembre 1867, Paul Guéry décède à l’âge de 37 ans, au Lazaret dans une grande souffrance selon le journal de bord du Dr Pierre Bouvet, médecin du Lazaret. A noter, pour les amateurs de psycho-généalogie, qu’il est mort le jour anniversaire de son mariage.

La Minerve a poursuivit son chemin sans Paul Guéry. Nous retrouvons le navire le 29 décembre 1867 à Pondichéry. Il avait fait escale à Pointe-de-Galles (Ceylan), Trincomalé et Karikal sous le commandement du Capitaine de Vaisseau Hugueteau de Chalié.

 

Ses états de carrière indiquent qu’il a servit sur plus de 15 navires et qu’en 20 années de carrières, il n’est resté que 4 années au total en affectation à terre. Nos spécialistes de l’équipe pensent que s’il avait pu vivre plus longtemps, il aurait une belle carrière tout comme l’a eu le Capitaine de Vaisseau Hugueteau de Chalié ou d’autres membres de sa promotion 1848.

 

Sa femme, Laure Guéry née Lacroix est issue de l’union de Jean Baptiste Lacroix, chirurgien principal des armés et de  Laure Martineau des Chenez  famille noble et aisée. A la mort de son mari, elle habite la prestigieuse adresse des 8 places de la Concorde à Paris. Elle décèdera à Milan dans un couvent le 13 novembre 1901. Nous ne trouvons aucun autre enfant ou mariage. Sa jeune belle sœur, Elise Guery était religieuse. Nous poursuivons nos recherches afin d’identifier s’il y a un lien entre Elise,   et Laure au couvent à Milan. Il est possible que Laure ait voulu se réfugier auprès des siens pour finir ses jours. Une supposition qu’il nous reste à vérifier.

 

L’hommage officiel à Paul Guéry

 

La confrérie tout au long de ses investigations avait un rêve : rendre un hommage officiel a Paul Guéry en présence de la Marine Nationale et si possible d’un descendant. Le 20 Septembre 2014, lors des Journées Européennes du Patrimoine, le rêve devint réalité. En effet, après d’ardentes recherches généalogiques, il a été possible de retrouver une descendante vivante, Eudoxie Caillaud, arrière-arrière petite fille de Paul Guéry issue de la branche de Elisabeth, 2ème enfant de Paul Guéry. De son coté, elle faisait les mêmes recherches, pensant que son ancêtre était enterré à St Denis en Région parisienne. La cérémonie officielle, sous l’égide du Conseil Général, a été marqué par la remise au patrimoine réunionnais de la longue vue ayant appartenu à Paul Guéry que la famille gardait précieusement de générations en générations.

La Marine Nationale représentée par le Capitaine de Frégate, commandant de la base navales de Port des Galets tout comme l’association Centrale d’Officiers mariniers et de Marins de Réserve ont répondu présent. La sonnerie au mort laissera une émotion forte aux nombreuses personnes présentes.

A l’entrée du cimetière, vous trouverez une table d’orientation qui vous guidera dans votre visite. En 2017, la Confrérie souhaiterait commémorer les 150ème anniversaire de la disparition de Paul Guéry, officier au destin si particulier.